"Le matin
ils nous ont rassemblés, puis ils nous ont fait partir à
pied jusqu’à la gare de Compiègne. Et là-bas,
on nous a embarqué dans des wagons à bestiaux, on étaient
cent vingt dans le même wagon. On ne savait pas où on
allait.
Le voyage a duré... deux jours je crois. Dans le wagon, premièrement
on avait des habits, vous savez on avait toutes nos affaires : les
bagues, les montres, portefeuille... On était habillé
comme le dimanche, avec la cravate et tout. Et il y en a qui se sont
évadés des wagons. En dehors des wagons à bestiaux,
il y avait un crochet qu’ils sont arrivé à couper
et ils ont sauté.
Mais tout de suite des S.S. ont commencé à tirer avec
la mitraillette, parce qu’il y avait des gardes. (...) Je ne
sais pas s’ils sont morts où s’ils ont pu s’évader.
Après, ils nous ont fait déshabiller complètement
dans le wagon et ils nous ont fait monter dans un autre wagon qui
était vide. Et les affaires sont restées dans ce wagon
là. Pendant un jour quoi, presque. Arrivés avant Buchenwald,
ils nous ont fait chercher nos affaires. C’était tout
en tas, on prenait n’importe quoi. Moi je sais que je n’avais
pas de souliers, j’étais en chaussettes, j’avais
une couverture c’est tout, le reste je ne l’ai pas retrouvé.
Pantalon, si, j’avais un pantalon." Thomas
Sanchez
"Dans le wagon où j’étais on a essayé
de s’évader. Moi, j’avais réussi à
faire passer un couteau avec une scie. J’ai toujours un couteau,
je suis comme les paysans. Et on a fait un trou du côté
des tampons du wagon. On avait réussi à faire ce trou
et on avait fini. D’un coup la sirène s’est mise
à gueuler, le train s’est arrêté. Il y en
avait qui avaient sauté avant nous. Et ceux qui avaient sauté
c’était Gonachon et puis un autre, un coureur cycliste
: Bernard Gautier, celui qui faisait Bordeaux - Paris. Eux, ils ont
réussi à sauter. Ils ont sauté avant nous et
les Allemands ont arrêté le train. Quand ils ont vu le
trou vers nous là, et bien il y a un S.S. qui est arrivé
et qui a vidé son chargeur dans le wagon. Ca tombait comme
des mouches ceux qui étaient en face. Après, ils nous
ont fait mettre tous à poils, descendre. Moi comme j’avais
18 ans, on est jeune, on cavale. J’ai sauté du wagon
et vite ils nous faisaient remonter dans un autre wagon et c’était
un wagon grillagé, genre qu’on mettait les bidons de
lait dans le temps, un grillage c’est tout, sans toit, sans
rien. Bon, quand j’ai vu ça, je me suis mis au milieu.
Après les autres sont montés. Et quand on est parti,
on était quoi ? une centaine là dedans. Quand vous êtes
au milieu ça va encore, à poils, en plein mois de janvier,
en plein hiver. Et bien, on est resté là dedans. Et
quand le train part et que vous êtes à poils dans des
wagons comme ça, je ne sais pas si vous voyez le froid qu’on
avait. Attention, on est resté pendant douze heures, là
dedans, dans ce train. Ils y en a qui sont tombés comme des
mouches, qui sont morts. Après bon, quand on est arrivé
à la gare d’Erfurt, ils nous on fait descendre dans la
gare, toujours à poil. On est remonté dans le wagon
qu’on avait et après on est parti pour Buchenwald, ça
a duré longtemps, ça a duré..." Pierre
Moussy
"Ils nous ont fait passer un test. Moi j’étais ajusteur,
je connaissais la mécanique et c’est là qu’après
je suis parti à l’usine souterraine de Dora. Dans le
tunnel. On est resté plusieurs mois là-bas dedans. On
est resté au moins dix mois sans sortir du tunnel, ni voir
le soleil ni la nuit. J’étais affecté au montage
des V2. Des fusées V2. Moi je montais une pièce derrière
où il y avait les petits moteurs qui tournent. Qui permet aux
aillerons de tourner. Les dortoirs, c’étaient des cages,
comme des cages à lapin. Il y avait quatre étages. Il
y avait une allée au milieu et de chaque côté
il y avait des lits. On couchait n’importe où, on avait
pas de lits affectés. On allait où il y avait de la
place. Des fois on arrivait il y avait même un mort à
côté."
Thomas Sanchez
"Les trains c’étaient des wagons à
bestiaux où les gens étaient entassés les uns
sur les autres. Il y en avait des morts ! Ceux qui mouraient en route
on les jetait par la fenêtre ou par la porte, ou les Allemands
les débarrassaient quand ils s’arrêtaient dans
des gares. Il n’y avait rien à boire, il n’y avait
rien à manger. Mon père m’a dit : J’ai vu
boire l’urine des collègues pour vivre, pour ne pas mourir.”
Bernard Baille-Barrelle (son père, Louis,
a été déporté à Buchenwald en 1943)
|
|
|